" Une vérité qui, rappelée aujourd'hui, surprend, tant la puissance et la vitalité de l'économie américaine, c'est à dire de la société américaine, sa créativité, sa capacité à inventer, innover, produire des richesses, nous paraît infiniment supérieure à ce que nous nous sentons capables de faire en France.

Pour appeler les choses par leur nom, ce qui est toujours douloureux, nous subissons, en France, depuis trente ans, une formidable régression.


Une autre comparaison, plus terrible, puisée elle aussi dans l'histoire, le démontre.

Au milieu des années soixante-dix, quand en France le salaire moyen était établi à un indice 100, il était à un indice 80 en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, trois décennies plus tard, le rapport est, selon les économistes de l'OCDE, exactement inversé. Quand, en France, le salaire moyen est de 100, il est de 120 en Grande Bretagne.

La comparaison est plus terrible car nos voisins d'Outre Manche sont comme nos jumeaux. La taille, la culture, la géographie, nous rapprochent, alors que l'Amérique, lointaine, nous paraît supérieure par les seuls critères de sa démographie, de sa superficie, etc.

La vraie différence entre l'Angleterre et la France tient aux choix politiques radicalement différents des deux pays.

A la fin des années soixante dix, alors que les chocs pétroliers secouent les économies de la vieille Europe, les Anglais subissent la brutalité de Margaret Thatcher. Sans aucun ménagement, la "dame de fer" veut adapter son pays à la mondialisation dont elle pressent et anticipe les effets. La dérégulation de l'économie et des règles sociales créent de la douleur sociale et des colères dont il faut se souvenir.
Elles participent aussi à l'adaptation des structures au monde qui s'annonce et qui permet aujourd'hui à ce pays, qui n'est pas un Eldorado ni le paradis sur terre, de créer des emplois et de connaître, depuis bientôt deux décennies, une vitalité économique enviable.


La France, dans les mêmes années, privilégie un autre chemin. En portant François Mitterrand au pouvoir, elle choisit plutôt de lutter et de résister. Au libéralisme qui gagne partout, elle répond par une politique volontariste qui passe par des moyens accrus donnés à l'Etat, incarnation d'un intérêt général qui s'oppose aux acteurs de l'économie, vécus et présentés comme des agents égoïstes susceptibles de miner, par leurs actions personnelles, la cohésion nationale.

Quinze ans plus tard, dans une concordance de calendrier qui rend passionnant ce match à distance entre les deux pays, le destin offre un nouveau carrefour à la France et à l'Angleterre. Et à nouveau, les choix faits par les deux peuples divergent.

En 1997, les Anglais confirment leur pacte avec le thatchérisme en portant Tony Blair au pouvoir. Le travailliste new look ne change rien d'important à l'ordre économique. Il tempére en revanche davantage qu'on ne le dit en France les effets néfastes de la politique suivie par celle qui l'a précédée à la tête du gouvernement en investissant des sommes importantes d'argent public dans le système de santé et l'éducation.

A l'inverse et à deux reprises, les Français confirment leur choix précédent. Jacques Chirac en 1995, qui oppose le modèle français aux méfaits de la mondialisation, ce qu'exprime sa formule fétiche de "réduction de la fracture sociale", puis Lionel Jospin en 1997, qui impose une réduction du temps de travail à rebours de toutes les économies occidentales où la recherche d'une plus grande productivité devient la question centrale, incarnent cette passion française de la singularité et du combat tricolore contre le reste du monde.

Assez logiquement en France, Margaret Thatcher et Tony Blair sont devenus, pour la droite comme pour la gauche, des figures repoussantes du débat public. S'il vient la fantaisie à un candidat de vouloir susciter la peur, ou de faire monter les huées, il suffit d'évoquer ces deux responsables et l'action qu'ils ont menés dans leur pays.

Les chiffres pourtant ne disent pas l'échec de la Grande Bretagne.

Que ce pays connaisse des problèmes, que tout n'y soit pas parfait, que même des Anglais traversent la manche pour se faire soigner, tout cela doit être dit sous peine de pratiquer de la désinformation. Mais que les choix fondamentaux effectués il ya trente ans révèlent leur part de justesse est aussi une réalité. Aujourd'hui, dans ce monde si âpre, l'économie anglaise, les universités anglaises, la recherche anglaise, paraissent plus solides, plus créatives, plus créatrices de richesses, que leurs homologues françaises.

Dans ce match à distance que se livrent ces deux pays qui adorent de détester depuis la nuit des temps, et sans encore une fois que tout soit blanc là bas et noir ici, qui soutiendrait que la France est aujourd'hui victorieuse par rapport à l'Angleterre?

Qui affirmerait que Margaret Thatcher a eu tort quand François Mitterrand a eu raison?

Qui dirait que des deux socialistes, Blair et Jospin, c'est ce dernier qui a opéré les choix les plus justes et témoigné d'une vision plus aigue de l'avenir?

Qui donc placerait Jacques Chirac sur la première marche d'un classement hypothétique des responsables au pouvoir pour l'excellence de sa gouvernance et la grandeur de sa vision?

Nous, Français, sommes souvent aveuglés par nous mêmes, notre histoire grandiose et notre passé prestigieux. C'est au travers de ce halo de gloire que nous regardons le présent. "

(in le blog de Jean-Michel Aphatie )

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'* expression allemande